Marthe Vassallo
Délicieuse voix de Bretagne
© Bertrand Meunier
Est-ce que vous pouvez nous raconter votre parcours artistique ?
Je chante sans y penser depuis toujours, et en y pensant depuis plus de vingt ans. J’ai commencé mon apprentissage de chanteuse bretonne à l’âge de 17 ans, et le chant classique est venu me taper sur l’épaule quand j’en avais 22. (Aujourd’hui, foin des pudeurs victoriennes, j’en ai 37 !) A ce jour je n’ai toujours aucune envie de choisir, je pratique toujours l’un et l’autre en parallèle, et ce qui fut une « double vie » devient de plus en plus un seul pays avec des régions très différentes, où se mêlent aussi la chanson, la parole en scène, l’impro parfois, une approche où pédagogie et performance se fondent de plus en plus, et tout ce qu’on peut jeter de ponts entre musiciens d’esthétiques différentes – lesquels ponts ne supposent pas toujours qu’on joue ensemble pour autant !
Outre les projets que l’on verra à Bouguenais et Rezé, je chante en fest-noz (Ronan Guéblez, Loened Fall), en concert a capella avec Annie Ebrel et Nolùen Le Buhé, et je me permets tout ou presque (un Rossini, une impro, des chansons à moi pas du tout trad, un Tom Waits, etc…) avec la pianiste et compositrice Lydia Domancich que j’ai aussi souvent accompagnée dans son travail, notamment avec des chanteurs africains. J’ai beaucoup, beaucoup travaillé avec Philippe Ollivier (accordéons, bandonéon, compos, réalisations sonores…). Les deux projets avec Gaby Kerdoncuff, La Coopé et Al Wazan qu’on a pu voir au Pianock’tail/NP, m’ont aussi appris une foule de choses.
Pouvez-vous nous dire en quoi vos différentes expériences (théâtre, télévision, chant lyrique…) vous ont mené à ce projet ?
A voyager d’une planète à l’autre, on finit par assembler un bagage un peu singulier, une certaine musicalité, une corporalité aussi, une conscience de certaines choses que l’on n’aurait peut-être pas repérées si l’on était resté sédentaire : certaines relativités, certaines possibilités… Tout fonctionne en ricochets. Je peux utiliser, dans un concert trad, une notion que j’ai affinée en chantant en chœur classique – mais si je l’avais remarquée en chœur c’est parce qu’elle résonait avec autre chose entre trad et impro corporelle, par exemple… voire avec tout autre chose, apprentissage d’une langue ou jardinage compris !
En quoi cela a construit votre envie de travailler avec ces artistes sur ces répertoires particuliers ?
Il faut d’abord dire que tant pour Gilles Le Bigot que pour Vertigo, ce sont eux qui m’invitent chez eux au départ !
Dans le cas de Gilles, les choses se sont passées progressivement : on s’est d’abord rencontrés sur la création Azeliz Iza du Bagad Kemper en 2000 ; puis, quand sur son premier album Empreintes en 2002 Gilles a réuni des collaborateurs des 10 dernières années, il était logique que je sois du voyage. Ensuite le disque est allé sur scène, est devenu la formation qu’on retrouvera à l’arc et qui vient de sortir un deuxième album… (Entretemps nous avons aussi commencé à jouer en trio avec Jean-Michel Veillon.) C’est toujours passé en douceur d’une étape à l’autre.
Pouvez-vous nous décrire les deux projets qui seront présentés à Bouguenais et à Rezé ?
La Diagonale des Mers ou « Vertigo invite Marthe Vassallo » (au Nouveau Pavillon le 2 février), c’est la rencontre joyeuse entre une chanteuse bretonne parfaitement ignorante des musiques trad françaises, et un groupe issu des dites musiques françaises et (Franck Fagon excepté !) étranger à la musique bretonne. Deux mondes voisins et pourtant séparés par des décennies, voire des siècles d’histoire divergente…
Nous ne sommes pas les premiers à prendre cette « Diagonale », mais on ne peut pas dire qu’il y ait eu pléthore de rencontres de ce type ! Pour ma part, j’avais travaillé avec des africains, des japonais, des irlandais, des écossais, des gallois, des marocains, des algériens… mais jamais avec des musiciens trad français. Et c’est évidemment fascinant parce que c’est à la fois très proche et très différent, dans l’histoire de chaque musique au moins autant que dans ses formes. Et transgressif, pas qu’un peu, parce que ça nous a tous menés à réfléchir à ces différences, à leurs raisons bonnes ou mauvaises… C’est probablement l’une des racines du plaisir que nous prenons en scène. Et c’est d’autant plus excitant que Vertigo, ce sont aussi d’autres influences musicales : si Eric Montbel (cornemuses françaises, dont il est un des spécialistes) et Bruno Le Tron (diato, que l’on peut entendre ces temps-ci dans Les Samouraïs), les deux fondateurs de Vertigo, viennent des mouvances trad et folk de France alors que Franck Fagon a un pied dans le fest-noz, Laurent Cabané, lui, vient du jazz (où Franck a aussi des racines) et Michel Rey de la musique classique… Ils découvrent nos problématiques, et leur regard et leur apport font un bien fou aussi !
Quels sont vos prochains projets ?
Pour cet automne, un CD du travail en trio a capella avec Nolùen Le Buhé et Annie Ebrel (du solo traditionnel à la « polyphonie horizontale »).
Les chants du livre bleu, mon solo acoustique autour des partitions de collectages de Maurice Duhamel au début du XXe siècle, devrait lui aussi être enregistré prochainement et ce devrait être un objet un peu spécial…
Nous allons aussi remettre l’ouvrage sur le métier en trio avec Gilles [Le Bigot] et Jean-Michel [Veillon] – une formule indépendante d’Empreintes au complet, même si beaucoup de choses circulent entre les deux.
Avec Lydia Domancich, j’avais l’année dernière présenté une première mouture d’un nouveau spectacle : Chansonologie, ou comment, en croisant tradition orale et répertoires actuels (dont mes propres compos), on peut mieux comprendre comment fonctionne une chanson. Cette première version s’était avérée bancale – ça arrive ! – , alors j’ai tout refondu et écrit… un nouveau spectacle ! Nous y travaillons en ce moment.
Et puis l’album de Vertigo/Vassallo est en cours de mixage…
Pouvez-vous nous citer un livre que vous avez aimé ?
Aujourd’hui, je ne sais pas pourquoi, j’ai envie de citer Instruments des Ténèbres de Nancy Huston. Pour cette phrase qui pourrait être ma devise : « Le désespoir est exactement aussi débile que l’espoir, ne voyez-vous pas ? » A ce propos j’ai aussi adoré son Professeurs de désespoir, un essai où elle démonte le goût contemporain pour la noirceur et le nihilisme, alors même que chacun, critiques littéraires y compris, cherche bonheur et plaisir dans sa propre vie…
Et un film ?
Dernièrement j’ai été secouée par L’exercice de l’état de Pierre Schoeller. Un tableau de la politique comme une forme de folie, apparemment réaliste, éclairant, cru, décourageant mais pas tout-à-fait… Et un magnifique travail à tous les niveaux. Je m’aperçois que j’y pense souvent depuis.
Un endroit où vous aimez vous reposer à Nantes ?
Je vais sûrement prendre le temps d’aller au hammam sous le Lieu Unique !
Un plat que vous aimez ?
Le Japon est mon paradis culinaire : les soupes ! Les nouilles chaudes et froides ! Les poissons et fruits de mer ! Les choses fermentées, marinées et indéfinissables ! Mais on peut aussi me parler de choses plus locales, comme un bon pain bis qui sort du four (« indigeste », aurait dit mon arrière-grand-mère Marthe !), ou les galettes fines et moelleuses du Mené…
Le dernier concert que vous avez vu ? / Le prochain concert que vous irez voir ?
C’est bête, je vais avoir l’air de flagorner, mais je ne vais quand même pas vous le cacher alors que c’est la vérité : le dernier, c’était un certain Sylvain Giro et ses acolytes à Paris ! Simplement parce que l’énergie de ce travail me regonfle moi-même. Auparavant il y avait eu Giovanna Marini à Brest – toujours un beau moment de musique et de finesse. Et j’aimerais aller, à la fin de la semaine, écouter le concert de Qawwali des frères Sabri à Kergrist-Moëlou proposé par le Plancher.
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