Kamilya Jubran
Est-ce que vous pouvez nous parler du projet Nhaoul, de votre envie de travailler avec Sarah Murcia ?
Il s’agit d’une longue histoire, avec Sarah Murcia.
On s’est rencontrées en 1998, à l’époque j’habitais encore à Jérusalem et je travaillais avec mon groupe Sabreen. On produisait notre album et Said, le compositeur, avait envie de travailler avec un instrument à cordes. Il est difficile de trouver un musicien arabe qui joue de la contrebasse. Nous ne connaissions personne en Palestine.
Je suis venue à Paris pour trouver quelqu’un qui savait jouer de la contrebasse. On m’avait donné le nom de Sarah Murcia. Je l’appelle et la rencontre. Je lui explique le projet et elle dit qu’elle adorerait ça. On s’entend tout de suite très bien. On commence à travailler ensemble, elle me fait à manger, des plats espagnols parce qu’elle a des origines espagnoles du côté de son père et on commence à travailler.
On a ensuite invité Sarah à Jérusalem pendant deux semaines pour l’enregistrement et on a sorti l’album nous-même. Sarah a participé à la tournée avec nous… Ça a créé quelque chose entre elle et moi, en dehors du travail de groupe.
En 2002, je viens en Europe, je change ma vie, je tourne une page et je commence à travailler mon propre répertoire. Je monte un premier projet en dehors de mon groupe et j’invite Sarah.
Sarah m’avait invitée chez elle cet été-là, j’ai vécu chez elle deux mois et j’ai commencé à composer. Je l’ai invitée chez moi à Bern. J’avais une carte blanche qu’un théâtre de Bern m’avait offerte et j’ai tourné avec cette création pendant une année, on a fait 15 dates, Sarah se joignait à moi.
Il y avait ce lien qui se créait entre nous. Je comprends la musique de Sarah et elle comprend la mienne.
C’est ça qui fait que 10 ans plus tard, on a eu l’occasion enfin de faire un propre projet.
Pour mon projet solo Makan, Sarah était la directrice artistique. Même si c’était mes compositions, mon travail, elle était là pour donner des critiques, des points de repères. C’était très important pour moi. Elle m’a invitée sur plusieurs projets à chanter des chansons, ou sur ses propres projets mais nous avions envie d’un projet à deux.
Que veut dire Nhaoul ?
C’est un mot en arabe qui signifie métier à tisser. C’est tout simplement le châssis ancien avec lequel on tisse et on tend des fils.
C’est pour illustrer le travail entre Sarah et moi. J’imagine que c’est comme en français, un métier à tisser, ça évoque les fils, quelque chose que l’on fait ensemble.
Comment expliquez-vous le choix de travailler le oud et la contrebasse ?
Et pourquoi les autres instruments à cordes ?
J’aime la contrebasse, j’aime son son grave. Quand j’ai invité Sarah à jouer avec moi en 2002, il y a quelque chose qui m’a énormément inspirée entre la contrebasse, le oud et la voix. Une harmonie qui me plaît énormément.
Le oud n’est pas mon premier instrument. Au départ, je jouais du qânun dans le groupe Sabreen.

- qânun
Quand j’ai décidé de jouer du oud en 2002, c’est parce que c’est un instrument plus léger, plus facile pour le voyage.
J’avais toute cette liberté de traiter cet instrument comme je le voulais. Comme je suis quelqu’un qui aime bien les rythmes et les sons graves, le mélanger avec ma passion pour la contrebasse, m’a permis de trouver les sons en moi qui mélangent les deux mondes. Je traite souvent le oud comme un instrument de percussion, un instrument de basse aussi. C’était facile pour moi de trouver un langage avec la contrebasse.
Le oud est un instrument familier parce que mon père est luthier mais je ne viens pas d’une formation de oudiste dans laquelle il y a des règles très classiques d’apprentissage. J’ai un autre rapport plus émotionnel et affectueux avec cet instrument puisque j’ai grandi avec lui.
Pourquoi avez vous décidé avec Sarah de vous accompagner d’un trio de cordes ?
C’était une idée de Sarah : elle est compositrice, elle a son propre groupe, Caroline, elle était la contrebassiste de Magic Malik pendant plusieurs années. Mais elle réalise aussi des arrangements pour des instruments, pour des orchestres, et elle adore cela.
Quand on a convenu de créer notre duo, elle m’a dit qu’elle aimerait aussi faire des arrangements pour le répertoire que nous allions jouer ensemble. J’aimais aussi cette aventure, on parlait de musique acoustique, d’arrangements contemporains.
Sarah connaissait le trio de musiciennes avec qui elle avait travaillé sur d’autres projets. C’est un trio qui a l’habitude de travailler ensemble. C’est bien de les inviter.
Est-ce que vous pouvez nous parler des textes ?
Dans ce projet, il y a une reprise d’une chanson du répertoire classique dont je suis issue. J’ai choisi un morceau de Sayed Darwich, auteur-compositeur égyptien né à la fin du 19e siècle, et qui est mort jeune. Malgré sa vie très courte, il a fait une petite révolution dans la musique arabe de l’époque. Je le considère comme un maître de la musique. J’en avais parlé avec Sarah il y a longtemps.
Elle a beaucoup aimé Sayed Darwich. On a travaillé sur un de ses morceaux qui dure 12 minutes. Sarah a appris la chanson par cœur, sans partition, comme j’ai appris la musique : oralement. On va interpréter ça juste toutes les deux.
Le texte raconte un chagrin d’amour classique mais ce qui est important dans ce morceau c’est la musique. Dans le chant classique arabe égyptien, cette chanson représente un genre que l’on appelle « daour ».
Mais on le fait à notre façon, c’est une reprise.
Ensuite on fait un bon dans l’histoire avec deux morceaux que j’ai composé pour mon album solo Makan produit en 2009. Comme Sarah a fait la direction artistique de ce projet, elle connaissait les compositions. Je lui ai laissé choisir ce qu’elle aimerait arranger. Elle a choisi deux textes écrits par Salman Masalha, un de mes amis qui vit à Jérusalem. L’esprit de ses textes est assez proche de ma vie aujourd’hui : ça parle un peu du présent et du passé que Salman et moi partageons. La vie d’un palestinien en Israël, une situation politique assez complexe aujourd’hui encore.
On a aussi composé de nouvelles choses. Il y a un morceau que l’on a carrément composé ensemble. Sarah m’a montré des gammes qu’elle aime travailler et notamment des gammes musicales d’Olivier Messiaen [compositeur français contemporain]. Je m’inspire de ça et je compose sur des textes bédouins écrits par des poètes quasiment analphabètes. C’est une tradition orale. Ces poètes vivaient dans la région de Sinaï et du Neguev. Si on regarde un peu l’Histoire, ces bédouins nomades ont voyagé dans le désert de l’Arabie Saoudite de l’époque et cherchaient de l’eau et de la nourriture pour leurs bêtes. Ils arrivent, ils croisent le désert, la rivière de Jordanie, ils viennent s’installer tout doucement dans le désert de Sinaï et de Neguev. Ces tribus sont là depuis. Depuis, il y a eu la chute de l’Empire Ottoman, la première et la seconde guerre mondiale, l’établissement d’Israël. Les poètes racontent ces changements et cette vie dure de bédouin entre les guerres, les frontières. On les empêche de chercher de l’eau parce qu’il y a une frontière qu’ils ne peuvent franchir.
Ils ont choisi de raconter cette vie dure dans leurs poèmes. J’ai donc pris ces textes et j’ai composé quelque chose de complètement contemporain.
Il y a un autre morceau aussi que j’ai basé sur un texte d’un poète marocain Hassan Najmi, que j‘ai rencontré au Maroc en 2005. J’ai déjà travaillé sur plusieurs de ses textes auparavant.
Pouvez-vous nous citer un livre que vous avez aimé ?
* La carte et le territoire de Michel Houellebecq.
J’aime son style, sa folie, la façon dont il tisse son histoire.
* J’ai beaucoup aimé le dernier livre de Fred Vargas – L’armée furieuse.
Pouvez-vous nous dire quel film vous avez aimé ?
J’adore aller au cinéma.
* Le dernier film d’Almodovar – La piel que habito
C’est très bien fait, c’est magnifique. La bande originale de ce film est très bien faite.
* J’ai aimé Melancholia de Lars Von Trier. C’était vraiment très bien.
* Ca fait un moment que je n’ai pas vu de film arabe. Cela me manque. On n’a pas vraiment la possibilité de voir les films d’auteurs arabes, je ne parle pas des films grand public, les bons films sont souvent « underground » et n’ont pas forcément les moyens d’être distribués. Il y a des festivals mais il faut y aller. Si c’est dans les pays arabes, ce n’est pas forcément facile pour moi d’y aller. Je n’ai pas un accès partout. Ou ce sont des films diffusés en Europe et je pourrais aller les voir.
Un endroit où vous aimez vous reposer ?
J’aime les endroits montagneux.
Si vous deviez choisir un spectacle à venir voir à l’arc ?
* Vous avez plein de choses, c’est vraiment intéressant. Le cirque m’intéresse. C’est la nouveauté dans le cirque qui me plait.
* J’aimerais bien voir le travail de Philippe Le Corf sur Zelenka.
* Abd Al Malik. Je ne l’ai jamais vu sur scène.
* Et le chanteur breton Eric Marchand. Son travail m’intéresse.
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