Interview de Thierry Pécou


  • Thierry Pécou © Alain Llobregat

Comment s’est passée votre rencontre avec Dédé Saint-Prix ? Comment est venue l’idée de travailler ensemble ?

J’ai rencontré Dédé Saint-Prix il y a une dizaine d’années dans le cadre d’une création à l’Atrium de Fort de France. J’avais écrit pour lui une pièce où il improvisait à la flûte martiniquaise et au tambour au sein d’une partition pour trois flûtes traversières « classiques ». Lorsque j’ai décidé de fonder l’ensemble Variances, une plate-forme entre musiques de transmission orales et musiques écrites, j’ai tout de suite pensé à Dédé. Tous les musiciens de musiques traditionnelles n’ont pas forcément, comme
lui, la capacité et le désir de se confronter à d’autres univers musicaux. Or, nous avions déjà un peu expérimenté ensemble le croisement entre ma propre musique qui s’inscrit dans le prolongement de la tradition classique de la musique européenne et la musique du Chouval bwa qui est la musique des anciens manèges martiniquais.
Avec Haute Nécessité, il s’agissait de pousser plus loin ce travail. Ce qui me paraissait très important, c’était de chercher à inventer un nouvel espace poétique à travers une vraie rencontre musicale où aucune des deux parties ne prenne le dessus sur l’autre. Il y avait là un enjeu symbolique, dans la mesure où la musique classique est encore aujourd’hui considérée comme la musique du colonisateur, du blanc qui impose sa culture comme une vérité absolue. C’est pourquoi nous avons intitulé le
concert Haute nécessité, en référence au Manifeste des neufs écrivains antillais, qui durant les grandes grèves de 2009, appelaient à une re-poétisation du monde contre la brutalité du commerce mondialisé.

En quoi l’oeuvre du grand poète et essayiste Edouard Glissant a inspiré ce projet ? Et comment cela se ressent dans votre musique ?

Je suis né et ai grandi à Paris. Pendant longtemps, j’ai composé de la musique dans la plus totale insouciance, et en tout cas sans aucune conscience d’un possible lien avec mes origines antillaises. Pourtant, j’ai très tôt été attiré par l’ailleurs, par le voyage, et l’enseignement que
j’avais reçu dans les classes de composition au Conservatoire de Paris me laissait sur ma faim d’autres musiques… Ce n’est que depuis à peine plus de dix ans que j’ai rencontré la pensée et la poésie de Glissant. Cela a été comme un choc, car j’avais l’impression de voir, mis en mots, toutes les pensées qui m’animaient dans mon travail de musicien. Je me reconnaissais
dans ce « Tout monde » ou ce « chaos-monde » dont parle Glissant. En effet, ma musique n’a de cesse de se confronter à d’autres cultures et
leurs musiques, sans chercher ni à les absorber, ni à se perdre en elles. Or, Haute Nécessité avec Dédé Saint-Prix, c’est cela : chacun s’imprègne
du monde de l’autre, chacun va dans la direction de l’autre, tout en restant complètement lui-même. Et c’est ce qui produit de l’inattendu.

Quand vous quittez votre clavier pour devenir auditeur, qu’écoutez-vous comme musiques ?

Chez moi, j’écoute peu de musique parce que, lorsque j’ai fini de travailler j’ai plutôt envie de silence… Cependant, j’écoute beaucoup de musique afro-cubaine (son, salsa, guaguanco) et d’autres musiques que je qualifierais de tranchantes : Madonna, Nina Hagen…eh oui…
Mais j’écoute aussi Tchaïkovski et Rachmaninov, Mahler et Sibelius, Mozart et Ravel, Couperin et Debussy, Stockhausen et John Adams !

Pouvez-vous nous citer un livre et un film que vous avez aimé ?

Ouragan de Laurent Gaudé
Ce livre fulgurant en forme d’histoires croisées dans le contexte de l’ouragan qui a dévasté la Nouvelle Orléans il y a quelques années, est d’une virtuosité d’écriture éblouissante. J’aime les oeuvres et les livres qui ont une force presque chamanique, qui vous atteignent physiquement, qui vous attrapent et vous plongent dans la matière concrète.

Minuit à Paris de Woody Allen
J’ai pensé, en sortant de la projection de ce film, que Woody Allen est sans doute le Shakespeare d’aujourd’hui. Ce film, comme bien d’autres de lui, a une épaisseur extraordinaire car il exprime la vie dans toutes ses dimensions, dans toute sa complexité. Avec une intelligence, un brio, une sensibilité, un sens de l’humour et du tragique qui se côtoient sans cesse, il vient nous toucher au plus intime et nous fait ressentir le vertige de la vie.

Que vous inspire le terme générique « musique du monde » ? La musique contemporaine ne serait-elle pas une musique du monde ?

Pour moi, la seule distinction qui a une vraie valeur, c’est celle d’oralité contre écriture. La musique « classique » occidentale, même si elle n’est pas la seule à avoir créé un système de notation, a cela de particulier que l’écriture y a engendré un mode de pensée musical spéculatif. L’écriture n’y est pas seulement un moyen de stocker de l’information, tel un aide-mémoire. C’est avant tout un outil de développement de la pensée. Aujourd’hui, avec la facilité des communications, toutes les musiques du monde entrent en relation immédiate. Des musiques de transmission orales sont influencées et utilisent l’écriture tandis que la musique de tradition écrite contemporaine s’imprègne de procédés issus de l’oralité, notamment en restaurant la notion de pulsation repoussée par les avant-gardes après 1945. Ces transformations sont la conséquence de la mondialisation qui oblige l’Occident à se décentrer. Dès lors qu’il n’y a plus de centre, que tout entre en mouvement, la musique contemporaine, au sens où nous l’entendons chez nous, c’est-à-dire de tradition écrite, devient contemporaine de toutes les autres musiques du monde.